Les arts au service de l’éducation : 2ème partie
la musique par le chant choral
Nous voulons le bien de nos enfants. Nous souhaitons qu’ils
soient équilibrés à tout point de vue.
Pourtant, les exigences et les performances intellectuelles qui
dominent nos sociétés actuelles auraient plutôt tendance à
nous éloigner de ce but.
L'apprentissage de la musique par le chant
«La musique est faite pour accompagner
la vie dans l’effort quotidien,
dans les joies et même les peines ;
elle est faite pour toute la vie.»
(Geoffroy Dechaume, compositeur
et musicologue)
Les enfants sont à l’école toute la
journée ; c’est là qu’ils apprennent la
vie sociale qui les prépare à leur vie
future. Et nul doute que des milliers
d’éducateurs et d’enseignants ont les
mêmes idéaux que les parents, soit le
bien de tous les enfants qui leur sont
confiés. D’ailleurs, on peut observer
dans beaucoup d’écoles que les enfants
reçoivent de plus en plus une
éducation les encourageant à prendre
leur place et à s’exprimer avec
confiance. Les exposés oraux que les
jeunes doivent présenter régulièrement
devant la classe en sont la
preuve. D’autres approches sur le plan
humain sont également valorisées,
ce qui est une saine et importante
évolution.
Toutefois, avons-nous atteint cet
équilibre tant souhaité pour l’enfant
et quel est l’idéal que nous avions en
vue ? N’est-ce pas simplement un
enfant en bonne santé, physique et
morale ? Pour cela, il lui faut du
mouvement, du grand air, et une
saine alimentation non seulement
pour son corps, mais aussi pour son
âme. Il ne s’agit pas de nourrir seulement
le petit ordinateur que nous possédons
tous, à savoir notre intellect,
certes utile, mais qui ne peut répondre
à tous nos besoins intérieurs. Les
disciplines artistiques utilisées intuitivement
par les éducateurs peuvent
être des outils précieux pour ce développement
intérieur. C’est en les
utilisant qu’on réalise leur importance
dans la vie actuelle. L’enfant
est amené grâce à elles à découvrir
et à expérimenter diverses formes
d’expression, il les apprivoise en entrant
en contact avec d’autres enfants,
il développe des amitiés dans un
contexte différent, tout en s’amusant
il collabore, s’engage et s’épanouit,
il aide et il est utile.
Dans le texte précédent, il était
question de l’art dramatique, explorons
maintenant le domaine de la
musique à travers le chant choral.
Au milieu du 20e siècle, le compositeur
et pédagogue Zoltán Kodály
apportait aux écoles hongroises sa
collaboration, qui fut marquante
dans l’éducation des enfants de son
pays. Grâce à beaucoup d’efforts,
dans les années 1960, près de la moitié
des écoles primaires de Hongrie
s’impliquaient dans la musique.
Ce pédagogue affirmait que la
pratique de la musique contribuait
à développer chez l’enfant d’autres
facultés et qu’elle créait, non seulement
les bases solides d’une culture artistique,
mais stimulait en même temps
les capacités physiques et intellectuelles.
Un enfant ayant reçu une
éducation musicale aurait une vie
plus riche, quelle que soit sa carrière
future, et serait plus utile à la société.
Il recommandait en outre que
l’apprentissage de la musique se
fasse à partir du chant.
Il écrivait : «Le chant quotidien,
comme la gymnastique quotidienne,
développe à la fois le corps et l’âme
de l’enfant… C’est à l’école qu’on doit
faire l’expérience de la musique… Le
chant choral est très important ; la
joie d’un beau résultat, obtenu par
un effort commun, formera des
hommes… à l’esprit noble ; c’est
pourquoi son rôle est inestimable.»
La pédagogie musicale fut toujours
sa préoccupation première, et
il lui donna même la priorité sur sa
propre activité créatrice. En utilisant
ces principes, ses collègues, amis et
étudiants développèrent la pédagogie
qu’on appelle la méthode Kodály.
À la fin des années 1970, les nombreux
étrangers qui visitaient ces
écoles affirmaient que cette éducation
n’était pas une méthode, mais plutôt
une philosophie sur le rôle de la musique
dans la société et dans la vie de
l’enfant, de l’adolescent et de l’adulte.
D’autres expériences, d’autres approches
«L’enseignement d’un art implique
la pédagogie du bonheur.»
(Georges Bonnet, poète et écrivain)
Lorsqu’un enfant participe à une
chorale et qu’il témoigne avec cœur :
«J’aime tout le répertoire, toutes les
expériences et je vais m’en souvenir
jusqu’à la fin de ma vie», c’est qu’il est
heureux. C’est ce que dit un enfant
d’une école primaire aux États-Unis.
Grâce à Internet (You Tube), on
peut entendre ses propos et assister
au travail de son professeur, un jeune
enseignant en musique qui donne à
voir des vidéoclips de sa classe sous
le nom de «PS 22 Chorus». À le voir
agir avec les jeunes, nul doute qu’il
est aimé et apprécié ; un exemple de
simplicité et de sincérité. On peut voir
et écouter les enfants qui chantent
avec bonheur. Ils sont entiers dans leur
expression qui semble parfaitement
naturelle.
En Angleterre, en France, au
Canada et sûrement dans chaque
pays, on trouve des chorales où les
enfants ont toujours l’air bien présents
et ravis. On peut en voir certaines
également sur «You Tube». Les
points communs des enseignants
semblent être, inévitablement, l’amour
pour ces jeunes, l’amour pour la musique,
le dynamisme, la joie de vivre,
l’ouverture sur divers styles et la
conviction qu’il est important de
s’exprimer ainsi et de se libérer.
Pour ce qui est de cette liberté, une
chorale connue d’enfants britanniques
s’appelle d’ailleurs «Libera».
Tous ces enseignants semblent avoir
la certitude que le chant est un bienfait
pour l’équilibre de la jeunesse.
Nous en avons également un exemple
intéressant dans le film «Les choristes
». En plus, depuis la sortie de
ce film, beaucoup d’enfants et
d’adolescents ne se lassent pas de
chanter ce répertoire, année après
année.
Dans un autre contexte, il y a
quelques années, une série d’émissions
nous a permis de suivre le
voyage d’une chorale dirigée par l’artiste
québécois Gregory Charles. Il
s’agissait d’adolescents et de jeunes
adultes qui se connaissaient depuis
bien longtemps, et qui avaient grandi
ensemble grâce au chant. Mise à part
leur remarquable performance dans
laquelle ils s’étaient engagés librement,
beaucoup apportaient des témoignages
touchants sur leur amitié et
leur sentiment d’appartenance toujours
très important. En dehors des
répétitions, on les voyait chanter par
petits groupes ou parfois deux par
deux, simplement pour s’amuser…
c’était pour ainsi dire un hymne à la
vie, au quotidien.
La petite école de banlieue
«La musique appartient à tous, il
faut donc que chacun puisse l’apprécier
et l’aimer…» (Zoltán Kodály,
compositeur et pédagogue)
Revenons à notre modeste, mais
si riche expérience, vécue il y a
quelques années avec une équipe
d’éducatrices et d’éducateurs assurant
le service de garde scolaire. Dans le
grand projet dont il était question
dans le premier article et qui regroupait
diverses disciplines, il y eut en
particulier un atelier de chant qui
prit forme progressivement. Un jour,
j’ai décidé de faire chanter les enfants
qui le souhaitaient… sans prétendre
constituer une chorale, mais simplement
pour les faire chanter. Mon premier
groupe rassemblait une vingtaine
d’enfants entre huit et dix ans.
J’avais préparé quelques chansons
folkloriques entraînantes. Assis
par terre en cercle, dans ce grand
local, chacun avait sa petite feuille
sur laquelle se trouvaient les paroles
de la première chanson. J’étais
étonnée qu’ils soient tout à coup si
disciplinés, car je les connaissais dans
diverses situations où ils n’étaient
pas toujours aussi maîtres d’eux.
Après un ou deux essais, ravie de
constater leur intérêt, je me suis assise
au piano, je leur ai demandé de
se rapprocher et de se tenir debout,
tout autour de moi : nous allions
nous amuser en tentant une nouvelle
expérience. Ils étaient surpris, et pouvoir
chanter au son de l’instrument
semblait leur donner un certain élan.
Ce fut comme un décollage, un moment
magique, parce que la puissance
de toutes ces petites voix réunies, si
près les unes des autres, me donnait
l’impression que nous nous envolions…
J’étais touchée et je m’efforçais
de poursuivre l’accompagnement. Ce
fut le début d’une belle aventure, qui
allait durer de nombreuses années.
Dans ce groupe, vint un jour une
petite fille qui éprouvait de grandes
difficultés dans ses relations avec
ses pairs. Elle pouvait même être
violente. Mais pendant le chant, il
était évident qu’elle était heureuse,
calme et enthousiaste. Et, comme
dans d’autres cas où un enfant ne
trouve pas sa place, ceux qui habituellement
la craignaient, pouvaient
voir maintenant en elle une petite
fille joyeuse et aimable… C’étaient
des instants de bien-être et de paix !
Une pause et du bonheur
«Le sens du rythme musical n’est
pas seulement de nature motrice, il
est aussi de nature affective.» (B.M.
Teplov, psychologue)
Vint le temps où j’ai souhaité encourager
les plus grands de l’école,
les groupes de onze et douze ans, à
chanter eux aussi. Je les ai rassemblés
pour leur montrer un extrait du film
bien connu «Sister Act 2», toujours
aimé, malgré les années qui passent.
J’ai bien sûr choisi les passages entraînants
où l’on voit ce groupe
d’adolescents interpréter du Gospel
tout en dansant. La réponse des enfants
fut très positive, car un bon
nombre d’entre eux décidèrent de
s’inscrire à la chorale.
On ajouta les mouvements au
chant, ce fut le bonheur ! Certains
suggéraient des chansons, que j’intégrais.
Cela me donnait aussi l’occasion
d’avoir de belles conversations
sur l’importance de nos choix, particulièrement
au sujet des paroles dont
parfois les messages étaient plutôt
négatifs. Peu à peu, les enfants portèrent
une plus grande attention aux
textes, avant de me présenter leurs
propositions. Ils ne manquaient pas
de me souligner leurs efforts et leurs
recherches en ce sens, et cette collaboration
entre nous était fort sympathique.
En les accompagnant dans
cette activité si vivante, où ils pouvaient
déployer leur ardeur, j’ai toujours
ressenti qu’ils se libéraient, se
dégageaient, s’évadaient sainement de
leurs obligations, et qu’ils pouvaient
les retrouver ensuite, plus ouverts et
mieux disposés. Chaque fois, je retournais
moi-même à d’autres occupations
en éprouvant les mêmes
bienfaits qu’eux.
Mon travail m’a peu à peu orientée
vers un autre environnement et dans
un groupe composé principalement
d’adolescents. Mais comme je poursuis
ces expériences musicales avec eux,
mes observations et mes conclusions
demeurent toujours les mêmes.
Les multiples trésors
«Comme une sérénade sur les
eaux, ainsi ta voix m’est douce.»
(Lord Byron, poète)
En conclusion, disons que la musique
offre de multiples trésors. Il
nous appartient de les découvrir, de
les utiliser pour nous-mêmes d’abord,
et de les transmettre ensuite de
toutes les manières possibles. Pour
en revenir à la vie sociale des enfants,
tous ceux que j’ai pu rencontrer, et
qui ont eu la possibilité de vivre ce
genre d’expériences grâce à la musique
dans une école primaire ou
secondaire, ont un même langage et
disent spontanément : «Je n’oublierai
pas ces belles années !»
Souhaitons qu’un jour la musique,
et plus particulièrement le chant qui
est à la portée de tous, soit pratiquée
quotidiennement dans les écoles et
dans la vie de tous les enfants comme
de tous les adolescents.
Comme le disait Kodály, peu importe
le choix de carrière du jeune,
qu’il soit médecin, homme de
science, travailleur social, homme de
lettres ou enseignant, sa vie intérieure
n’en serait que plus riche.
Quant aux musiciens en devenir, la
voie nécessaire à l’épanouissement de
leur personnalité s’ouvrirait de façon
naturelle, car dès leur jeune âge un
soutien inestimable leur aurait été
ainsi accordé. Pour le bonheur de
tous et avec plus de facilité, ils
pourraient concrétiser la pensée de
Schumann : «Projeter la lumière dans
les profondeurs du coeur humain,
telle est la vocation de l’artiste !»