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Les habitants du ciel : nature et mission des anges

Selon les résultats de plusieurs enquêtes, près de la moitié des Européens croient aujourd’hui aux anges gardiens et beaucoup parlent volontiers de leurs expériences avec eux. Ces nouveaux adeptes des anges les consultent à tout propos : pour leur carrière, leurs problèmes domestiques, amoureux ou financiers.

Les ouvrages sur les anges figurent en tête de liste des succès de librairie, et les spécialistes du marketing profitent déjà de cette tendance qui gagne du terrain parmi tous les groupes d’âge. Ainsi, les anges sont partout dans la publicité, et il semble qu’on les retrouve maintenant davantage sur terre qu’au ciel. Qu’y a-t-il d’authentique dans l’intérêt qu’ils suscitent ?
Auteur: Dr Monika Schulze
Un cahier de chants traditionnels de Noël est l’un de mes souvenirs de jeunesse des plus précis. Légué par mes grands-parents, il était au cœur de la vie musicale de notre famille à l’époque de Noël. Sur la couverture ancienne, on trouvait déjà des anges, et à l’intérieur ils étaient partout. Assise sur le tabouret du piano près de mon père penchée sur la partition, j’étais beaucoup plus fascinée par les anges que par les notes. Les plus beaux agrémentaient le chant intitulé «Am Weihnachtsbaume die Lichter brennen» (Les lumières brillent dans les arbres de Noël) ; le front ceint d’un diadème étoilé, ils étaient vêtus de tuniques brodées d’or et pourvus d’ailes blanches comme la neige. Ma fascination était probablement due à la deuxième strophe du chant :

«Deux anges sont entrés
Personne ne les a vus arriver
Ils s’approchent de la table dressée pour Noël afin de prier
Et se tournent pour s’en aller.»

Malgré la simplicité des paroles et de la mélodie, cette strophe produisait un effet magique sur nous, les enfants, et nous préparait bel et bien au recueillement. C’était comme si, à l’arrivée des anges, on pouvait sentir se répandre dans la pièce la bénédiction de leur silencieuse prière, telle une tendre lumière émanant de l’abondance des grâces entourant Noël. Mon cœur d’enfant débordait d’amour pour ces anges et, à chaque Noël, je les cherchais du regard. Peut-être viendraient-ils chez nous ?

Malheureusement, ou bien les anges étaient occupés ailleurs, ou bien je n’avais pas été assez attentive pour les apercevoir en prière devant «la table dressée pour Noël». Avec le temps, des doutes commencèrent à germer en moi. Les anges n’existeraient-ils pas ? Peut-être n'étaient-ils qu'une construction de mon imagination ; les anges ne venaient sans doute pas prier devant notre «table dressée pour Noël»…
Anges et superstition Les impressions et les questions de ma tendre enfance appartiennent à une réflexion bien différente, semble-t-il, de celle qui anime la vogue angélique actuelle.

Les sceptiques veulent mettre en perspective le «problème» des anges, comme ils le nomment, et le réduire à une croyance d’origine religieuse, à une quelconque superstition ou à de simples égarements ésotériques. Et cela lorsqu’ils ne qualifient pas l’actuel engouement pour les anges de simple mode, récupérée à des fins commerciales.

Par ailleurs, bien des chercheurs convaincus partagent le fruit de leur recherche sur le sujet. Ils font connaître ainsi, par leurs expériences, les avantages qu’ils peuvent tirer de ce contact avec les anges, dans le domaine des relations humaines, dans le domaine thérapeutique ou spirituel, ou même dans des projets de nature commerciale. On peut désormais avoir accès à des «heures de consultation avec les anges». Les clients de telles entreprises veulent apprendre, avant tout, les moyens de parler directement avec les anges et d’obtenir leurs conseils, leurs avertissements ou leur soutien dans la vie quotidienne. Tout cela donne l’impression qu’il n’y a jamais eu autant d’anges disposés, comme jamais auparavant, à favoriser les êtres humains !

Déjà, en des époques lointaines, on connaissait l’existence d’êtres correspondant aux anges. Leur nature supérieure provoquait le respect et ils occupaient une place importante dans la conscience des peuples de jadis. Cela se situait bien avant l’ère chrétienne et même avant l’Ancien Testament. En Orient, les mythes assyro-babyloniens d’Ougarit (environ 2 000 ans av. J.-C.) attestent d’une antique croyance aux anges, considérés comme des messagers de la divinité. En cette ère pré-biblique, c’étaient principalement les divinités de la nature, tels les maîtres des éléments, qu’ils étaient censés servir.

Dans l’Ancien Testament, les anges sont des messagers de la Divinité. L’hébreu, langue de l’Ancien Testament, l’exprime clairement par le mot «mal’ak» qui signifie ange. Ce mot est dérivé du verbe «l’k» (en ougarite, arabe et éthiopien) qui signifie : apporter un message, exécuter une mission. Le mot ange a conservé cette signification de messager dans l’Ancien Testament, tout en l’adaptant à la nouvelle notion de Dieu Unique, le Dieu d’Abraham. Alors qu’ils étaient jusque-là les messagers des divinités des éléments, ils deviennent maintenant les représentants de Jahvé auprès des hommes.

Ainsi, les anges exercent une fonction d’une signification extraordinaire, et même essentielle pour les humains : ils reçoivent leurs prières et leurs demandes et les portent jusqu’au trône de Dieu. En retour, ils transmettent aux humains de la terre la Volonté de Dieu (souvent manifestée dans les périodes agitées), et ils annoncent les révélations qu’Il leur destine. Il est fait mention de ces missions angéliques en d’innombrables occasions dans l’Ancien Testament.

Toutes proportions gardées, les anges sont moins présents dans les quatre Évangiles. Ils y jouent néanmoins un rôle essentiel. Ainsi, ils accompagnent le Fils de Dieu Jésus durant sa descente des cieux jusque sur la terre, et maintiennent pour lui la liaison avec le Père. La différence remarquable de fréquence d’apparition des anges entre l’Ancien et le Nouveau Testament s’explique par la nouvelle signification que les chrétiens attribuent aux anges.

Ceux-ci interprètent l’incarnation et le message de Jésus comme les signes de l’établissement d’une nouvelle alliance entre Dieu et l’humanité. La voie menant à la proximité de Dieu devient ainsi directement accessible à chaque croyant. Le Christ étant le seul médiateur entre Dieu et les hommes, les anges ont plus ou moins perdu leur fonction avec sa venue. Afin de préserver cette conception, la jeune chrétienté s’est d’abord distanciée des anges, puis leur a redonné plus tard une place importante dans les écrits et les œuvres artistiques.

Dans la croyance des chrétiens de cette époque, les anges sont exclusivement des messagers sacrés et accompagnent Dieu, le Fils de Dieu et Marie, cette dernière étant considérée non seulement comme la Reine des cieux, mais aussi comme la «reine des anges». Cette conception présida à la célèbre représentation de la «Madone de la chapelle Sixtine» peinte par Raphaël en 1512. Cette toile acquit une grande renommée, moins à cause de sa valeur artistique qu’à cause des angelots peints au bas de la toile, appuyés sur leurs petits bras vigoureux et adressant un sourire espiègle à la Madone et à l’Enfant Jésus.

Ils devinrent le modèle de tous les «putti» (de l’italien putto, enfant) des époques baroque et rococo, apparaissant immanquablement dans la décoration des églises. Descendants chrétiens de Cupidon, dieu et messager romain de l’amour (Éros, chez les Grecs), souvent parés comme lui de petites ailes, les putti possèdent un peu du charme enjoué de leur antique modèle. Leur nudité naïve et inoffensive (ils portent tout au plus une courte chemise) accentue la grâce qui leur a gagné les cœurs. Ils font irrémédiablement partie de l’arrière-plan de l’imaginaire actuel et sont dans notre quotidien : les porte-monnaie, les vitres des véhicules, les ordinateurs, la cuisinière arborent désormais leur effigie… Ces angelots participent de la croyance moderne aux anges, au même titre que les anges gardiens ou même les archanges.

Pourquoi parle-t-on autant d'eux à notre époque, et pourquoi de toute évidence tant d’anges se montrent-ils disposés à nous venir en aide ? «Les anges rejoignent certaines aspirations fondamentales de l’être humain», répond Heinrich Krauss, chercheur berlinois et auteur d’ouvrages sur les anges. Selon ses commentaires recueillis par la revue allemande Der Spiegel, cela expliquerait pourquoi les anges sont si populaires en publicité. Ils répondent également au désir de sécurité, de protection, de chaleur, de communication, d’amour et de soutien qui surgit dans les moments difficiles.

M. Krauss observe un besoin généralisé chez les êtres humains de «prendre contact avec un sens qui déborde notre perception du monde», et il voit là l’expression d’une religion au sens du mot latin «religio», c’est-à-dire «ce qui relie» (à une puissance supérieure et non terrestre). Mais il ne considère pas les anges comme la manifestation d’une réalité supérieure et parle plutôt des «anges en tant que métaphore».

Tout comme la réalité des anges se dissipe dans la métaphore, et dans l’image, la force de la «religion» se perd dans la fade notion «du sens qui déborde notre perception du monde». Cette explication évoque la réponse panthéiste et globalisante du Faust de Gœthe ; au moment où Marguerite lui demande : «Crois-tu en Dieu ?», il dit alors : «Qui peut le nommer, qui peut le reconnaître ? Je crois en lui !»
Des anges sans Dieu ? Peut-être Heinrich Krauss a-t-il voulu minimiser le phénomène angélique. Pourtant, selon moi, la notion de Dieu constitue l’unique clé nous permettant de comprendre la nature et le rôle des anges.

Le rejet de la religion et de la foi en Dieu montre que les humains cherchent des réponses aux questions fondamentales : D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Qui décide de notre destin ? Déçus par l’insuffisance des réponses disponibles, beaucoup, estimant Dieu inaccessible, se tournent alors vers l’aide des anges, qui semblent plus proches.

Chaque époque a imaginé une conception du ciel, de Dieu et des anges qui correspondait à ses principes fondamentaux.
Anges et archanges L’Ancien et le Nouveau Testament présentent un trait commun : la hiérarchie angélique. Dans la proximité immédiate du trône de Dieu, les archanges (Michel, Gabriel, Raphaël, Uriel…) sont les plus élevés de leur ordre. De tels anges sont rarement envoyés en mission dans les profondeurs ; ils annoncent alors un acte spécial de la Volonté divine.

L’archange Gabriel descendit sur terre pour révéler à Marie qu’elle porterait le Fils de Dieu et qu’elle devrait l’appeler Jésus. De même, c’est probablement un archange, l’«Ange du Seigneur», qui annonce aux bergers la naissance du Messie tant attendu. Il est accompagné des «armées célestes» ; (plus tard, dans l’Apocalypse de Jean, cette troupe, en mission guerrière, chevauche des destriers blancs et est armée en vue du combat final contre les ténèbres). Tous, y compris le chœur céleste des séraphins et des chérubins, qui sans cesse chantent les louanges du Seigneur, sont décrits comme des «êtres ailés».

Outre ces «êtres ailés», l’Ancien Testament parle à l’occasion d’anges dépourvus d’ailes qui apportent «d’en haut» conseils et directives à l’intention des humains. Ils revêtent une apparence humaine et, de ce fait, ne sont reconnus comme messagers du Seigneur qu’après la fin de leur mission. Peut-être veulent-ils abaisser la barrière que constitue leur nature essentielle différente, pour mieux communiquer avec les êtres humains.

Par contre, les anges de nature supérieure issus de la proximité de Dieu apparaissent toujours dans toute la splendeur de leur origine céleste ; ils rayonnent de la lumière surnaturelle de leur patrie, qui aveugle les mortels, et leurs ailes produisent l’impression d’une souveraineté divine incommensurablement puissante. Les créatures humaines qui peuvent les contempler sont alors saisies d’une crainte respectueuse et remuées jusqu’au fond de leur âme. Pour les rassurer, les anges doivent leur dire, avant de transmettre leur message : «Ne craignez point !»

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